(écrit le soir du 26 août 2025, dans un moment d’emportement)
Je viens d’écouter Wajdi Mouawad, et j’ai été encore une fois capturée par son talent de narrateur et d’orateur au collège de France. Comment ne pas l’être ? C’est puissant, ça coule, ça se tend, c’est tout ce qu’on attend, et en plus cela s’apaise, se détend vers la fin, on respire. C’est fort, profond et analytique, c’est métaphorique et mythologique, c’est en tout point dramatique. Émotions pures. Doublée de l’effort intellectuel. Tout pour me ravir.
Je ne connais pas vraiment l’œuvre de Wajdi Mouawad, on m’en a parlé, j’ai lu le sang des promesses, et cela s’arrête là. Je me suis mise à écouter les séminaires cet été, il y en a une bonne dizaine.
Je viens d’écouter donc, le 5eme séminaire, ravie et émue.
Pourtant j’ai eu à un moment une espèce de malaise, quasi imperceptible tant j’étais envoutée par le fil narratif.
Il y a eu un moment de fébrilité, d’étrangeté, quelque chose.
C’est le moment où il raconte son expérience d’enfance au Liban, dans la guerre civile : il a 8 ans et il prend une kalashnikov dans ses petits bras, et il tire avec. Et tue l’ânesse en fin de vie. il nous raconter comment cette expérience fut pour lui l’extase, la transe, le prolongement de son corps. Et comment, il affirme que oui, c’était « la mauvaise rencontre », la tâche, qu’il a fallu conjurer par une pluralité de rencontres toute sa vie durant. Que l’expérience de l’arme, enfant, est la plus puissante et magnifique qu’il ait jamais vécue, expérience sans équivalent, plus puissant « qu’un orgasme multiplié par 10 ». Il parle avec effroi de l’enfant soldat, à qui on doit défaire un par un les nerfs pour qu’il se détache de son arme. Je suis glacée.
Puis Il raconte ses rencontres, couche par couche, l’ayant menée à l’écriture : avec force, poigne et intelligence inouïe et poésie et puissance. Je suis conquise. Evidemment. Il parle du danger de revêtir « la soutane du curé » et de la Morale qui ne voit pas la Transe ni le Paradoxe de l’art, et qui tranche Bien/Mal. J’y suis très sensible, j’écris dans mon cahier « écrire pour se défaire de la morale judéochrétienne implantée dans mon esprit ». Je réfléchis à ma Passagère (projet d’écriture en cours), à mes chapitres, je me dis que je dois œuvrer dans ce sens. Prendre garde à ne pas succomber à la Morale qui condamne mais ne dit rien d’autre, et cercle vicieux, cycle éternel, piéges de « vouloir dire le Bien », et le paradoxe de ne pas voir son propre piège. Piège du jugement donc.
Il parle de « renverser la rencontre » et j’y suis sensible. J’adhère et je pense tout de suite, en l’écoutant, aux féminismes : cela fait sens. Cette opération très longue de renversement et de passage du Singulier de l’arme à la pluralité des rencontres, me plait beaucoup. Je pense à Deleuze. Cela fait sens en moi.
Je note beaucoup.
Ses histoires de vie, de rencontres sont puissantes et je plonge dans la narration.
Il parle de confrontation plutôt qu’évitement. La conclusion est très belle, sur les mains à tenir et celles qui vous donnent le courage de lâcher pour chuter, et écrire c’est chuter, et échapper à la Singularité.
Voilà c’est fini et je suis envoûtée.
Cependant.
Reste encore en moi cette histoire de l’arme à feu. Comme un goût bizarre. Est-ce juste parce que cela me dérange et que c’était l’effet voulu pour bien comprendre, pour bien me défaire de ma Morale, comme il dit ? peut-être.
Et alors je ne sais pas pourquoi, je me mets à penser à Isabelle Stengers (philosophe dont je lis les œuvres avec difficulté mais passion) : elle surgit comme une ombre, comme un guide à qui se raccrocher quand je sens le malaise, quand je sens que « ça ne va pas « .
Il y a le danger de la Morale, stérile pour l’art. Le paradoxe. Dépasser cela pour analyser. Oui : c’est sûr.
Mais quelque chose en plus, me gêne. Ou plutôt,
Me manque. L’arme à feu. Voilà. Quelque chose en moi me manque dans cette histoire de l’arme à feu. Il y a trop d’évidence. Je sais pourtant que le discours est dense, complexe, que son auteur se réfère sans cesse aux tragédies grecques (qui me sont souvent inconnues) qu’il a pour mission de transmettre sa vision de l’écriture, qu’il s’agit bien de « l’ombre en soi qui écrit » (le titre du cours) et j’adhère tellement à cette notion de l’ombre d’ailleurs, cela me fait toujours penser à Starhawk et son « rêver l’obscur »…
Sauf que, là, ce n’est pas Starhawk. Pas du tout. Je ressens un vide. un désespoir.
Même si c’est vrai qu’il parle de singularité VS pluralité, qu’il y a œuvre de renversement véritable. Mais justement, ce renversement dont il parle, pour moi n’est pas entier. Je ressens un vide, un trou noir même.
Je me rends compte que cette idée de puissance de l’arme, de transe, de voltage, je la comprends très bien, mais je ne peux pas l’admettre entièrement. Quelque chose en moi refuse. Est-ce ma morale judéo-chrétienne, encore ? Décidément…
En réfléchissant, je lance sur internet la recherche suivante : «Mouawad et Féminisme », Comme ça pour voir. Rapidement. Et je tombe sur 2011, 2021 au théâtre de la Colline ; sur son audition à l’assemblée nationale en janvier 2025 ; sur son communiqué de 2021 concernant les manifs des féministes car Cantat est sur scène, ainsi qu’un metteur en scène accusé de viol (classé sans suite). Et lui, le poète, l’écrivain, sa réaction est…celui d’un homme. Des hommes. Il parle d’inquisition. De censure et compare les réactions féministes à « du catholicisme rance. » Alors voilà. Nous y sommes
Il était là le malaise, coincé à l’intérieur de ma subjugation de la narration. Tout faible dans la fascination, le voilà mis au jour. J’ouvre 6 onglets sur internet. Je fais défiler. Un peu vite. J’ai le tournis, je ne sais plus où je vais, et soudain
me voici en train de lire un article très long sur « penser avec Isabelle Stengers ». Comme une bouée de sauvetage, un phare dans la nuit. Un mode de pensée qui pourrait me sauver. Parce que je suis dans cette situation de Oui/Non, de peur de me sentir piégée dans l’impasse de la Raison VS Sensibilité.
Stengers me redonne confiance. Je m’arrête de lire pour me remettre à réfléchir.
Donc , voilà.
Wajdi Mouawad est, malgré ma fascination, de ces hommes.
Et je le vois. Il manquait toute une moitié du monde. Encore.
Il a parlé de cette arme éjaculatoire. Et j’ai été capturée alors que
Rien en moi ne peut s’identifier à cela. Rien. Je cherche, je peux trouver des choses, des idées, des comparaisons mais ce sera toujours et encore
Procuration. Superposition.
Impression de l’arme éjaculatoire sur moi. Possession.
Est-ce juste cela ? juste me rendre compte du fossé, encore une fois, se sentir rejetée en tant que femme ? Ou bien, est-ce parce que sa narration n’inclut pas de pensée du Dehors, de pensée de l’avec. Même si la rhétorique est parfaite, bien huilée : l’ânesse revient sous les traits de son meilleur ami, conseiller qui finit par mourir mais avant il lui apporte en quelque sorte les possibilités pour lui de l’écriture. Mais c’est toujours pour lui, « par lui, avec lui et en lui » (cette tirade de mes souvenirs de la messe du dimanche m’est revenu automatiquement. Chanson dans la tête.)
par lui avec lui et en lui. Homme-Dieu.
Je pense beaucoup, j’écris ici. Mouawad m’a plongé dans la tempête. Et m’a fait aussi lâcher la main qui me tenait. Lâcher pour penser avec mon cœur et voir avec mes yeux.
Ce qui me gêne, c’est comme une absence de monde. Le monde manque. Pourtant le mot « rencontre » est le centre du discours, la clé de tout. Mais quelle est la teneur de ce mot ici ? Rencontrer du point de vue de l’homme Seul et sans monde, de l’homme-dieu qui fait l’expérience mystique du pouvoir-sur, du corps-arme, du piège, il le dit, du piège de « La Mauvaise rencontre ». Que viendront contrer les autres rencontres de sa vie. Mais ces « autres », ne sont pas vraiment là, elle sont là « pour lui, avec lui, en lui ». En ça, le monde manque.
Il est la personne qui Dit et qui, par la poésie, amène son histoire, devenue l’Histoire. Et il le peut et il le fait très bien et je suis reconnaissante, cela m’apporte beaucoup. Mais, il me manque cruellement, et désespérément
L’idée de l’autre Récit. La sortie du Grand Mythe de cet anthropos puissant parce qu’il a eu une armen l’Anthropos qui se repend et par là, retrouve son lustre, passe de l’arme à l’écriture. Et le tour est joué, le sort est jeté. Tout repose sur « cette rencontre », LA mauvaise rencontre comme il dit. Oui.
Alors
Tout cela, ce texte, mes pensées me font écrire, par désespoir peut-être
Qu’il existe d’autres voie ; que je peux être capturée mais me délivrer, dès que j’entends le malaise en moi, le remettre en question toujours et toujours et encore. Se délivrer du mâle ? Plutôt aller ailleurs, avec ce mâle sur l’épaule puisqu’il est là, de toute façon. Mais un peu, m’éloigner.
Penser avec mes mots. Pour une fois. Sentir ce moment de capture et ce moment de faille, de trouée dans les mailles du filet. Se faufiler et s’échapper.
Vers les devenirs-passagères, les devenirs féministes
qui n’ont pas de fusil-phallus, de fusil-mythe. Certaines en ont (là je pense par exemple aux femmes kurdes) : mais cette arme est-elle leur fantasme ? Comment la considèrent elles ? Cette arme est-elle « le prolongement de leur corps » ?
La kalashnikov de Wajdi Mouawad me fait m’interroger :
Quelle est ma propre arme ? En ai-je seulement eu une ? Un seul instant ?
Je n’ai que des pensées de fusion avec l’Autre, Wajdi Mouawad n’a que des pensées de l’autre tourné vers Lui. Pour lui. Avec lui. En lui. L’autre existe bien sûr, mais je ne sens pas la même relation, pas la même chose.
Est-ce juste une réaction démesurée, parce que je veux toujours être en fusion avec n’importe quoi que j’admire, qui me subjugue, parce que je cherche toujours la fusion l’identification, l’adhésion ? Que je cherche désespérément à remplir le vide ? (sujet que je pourrais réserver à une psy)
N’empêche que :
Son message du 19 octobre 2021 me laisse perplexe. Aucune invitation au dialogue aucune remise en question !
Que de la susceptibilité toute masculine. L’homme interdit de jouer avec son arme (si on reprend son analogie « l’ Ecriture serait le substitut de l’Arme »), même pas interdit en fait, juste remis à sa place un instant, chahuté un instant.
Il n’est pas question de Morale ici, mais d’éthique. D’ouverture. De prise en considération. Il suffisait de peu de choses, pour que tout s’ouvre.
Il ne l’a pas fait. Et dans sa leçon du jour au collège de France, intitulée « singularité du verbe rencontrer »
C’est cette absence d’ouverture, ce refus ?, que j’ai peut être ressenti. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je crois que j’ose dire que la fusion ici, résiste. Avec les plus belles paroles, la puissance de l’orateur et du théâtre, je crois que oui, je résiste. Et c’est peut-être le début de ma transformation. Enfin. La transformation qui m’amène à problématiser des questions et pas à récolter des réponses.
Je garde en tête sa leçon vibrante sur le danger de la Morale, mais je garde aussi en tête cela, qui est venu à mon cœur, qui est venu battre très fort :
On peut écrire des récits sans armes. Des récits sans éjaculations, sans héros qui tranche, qui se fait humilier, puis qui lutte et se bat, et se reprend.
Des récits sans rédemption, qui n’ont pas d’arme, ni de phallus comme Origine ou comme Fin. Qui ouvrent au partenariat, au collectif, sans possession ni capture, ni conquête.
Pour autant ce ne serait pas des récits sans « jouissance ». Bien au contraire, ils pourraient être les histoires les plus érotiques, les plus vivantes (je pense alors à Audre Lorde).
Et ce sont ces autres récits qui me manquent,
A chaque fois.
Et je suis capturée, piégée par les récits éternels, les Hauts Récits des Hommes. Surimpression en moi de « un jour un homme est parti, a dit, a fait, et tout s’est déroulé ». Cette phrase que Mouawad a d’ailleurs dit dans sa leçon inaugurale, d’un ton implacable et définitif, et tellement puissant et tellement « vrai » : la narration n’est que « un jour quelqu’un quelque part à qui il est arrivé cela ». Est-ce vraiment toute la narration ? Un lieu, un personnage, un évènement ?
Suis-je faite pour la narration ? Pour cette narration-là ? Linéaire et Implacable ?
Est-ce que là aussi, j’ai été aveuglée capturée ?
Qu’en est-il d’une autre narration ? Je pense à la fiction panier. Qu’est ce que la fiction panier. Le panier, la cueillette. Ursula Le Guin : que penserait elle ?
« Aucune pensée n’a le pouvoir de définir » (Isabelle Stengers).
Et Wajdi Mouawad, avec toute sa verve et sa puissance, a crié sa définition du récit, s’y appuyant de toute ses forces, sans jamais se « remettre » à la possibilité d’une autre pensée. Imprévue. D’un autre Monde. Son histoire est bien la sienne, elle résonne aux oreilles par surimpression, et finalement,
Elle tombe, elle aussi, dans « ce quelque chose qui manque ».
Je n’en ai pas fini avec Wajdi Mouawad. Je n’ai pas fini de tout remettre en question. Et de puiser dans ses phrases. Et d’essayer d’entendre, à travers la parole, mes battements de cœur.
Il me reste quelques séminaires à écouter. Je sais déjà que je serai subjuguée. Peut-être que tout va changer, qu’il va lui-même se retourner, se renverser ?
Mais en attendant j’éprouve le besoin de continuer cet article, « penser avec Isabelle Stengers », puisqu’elle est apparue dans mon esprit, mon imaginaire a besoin d’elle, celle qui m’apprend à penser l’ouvert, et à poser des questions, et résister aux pouvoirs des réponses. Tâche d’une vie entière. Avec elle, la fusion n’existe pas, il n’y a que des guérisons possibles. Je dois quand même faire attention…
Enfin ce sera plutôt pour demain, il est déjà tard et j’ai mal à la tête.
Pour écouter le cours au collège de France :
Pour lire le communiqué du 19 octobre 2021 :
https://www.colline.fr/19-octobre-2021
Pour lire l’article « penser avec Isabelle Stengers », de Marie-Pier Boucher :
https://epistemocritique.org/7-penser-avec-isabelle-stengers/
Je fais rapidement référence à Starhawk, et son ouvrage Rêver l’obscur, femmes, magie et politique, édition Cambourakis. Ainsi qu’à Audre Lorde et son texte « de l’usage de l’érotisme » dans le recueil Sister Outsider, éditions Mamamélis.