Fragments. 4

AVRIL 26

Metaphora
5 min ⋅ 08/05/2026

Parfois quand j’essaye d’expliciter trop fort, c’est comme allumer des néons, j’y vois plus rien, et ça vrombit dans les liquides céphalorachidiens, j’arrive plus à cligner des yeux, y’a plus le flou moelleux des ombres qui se confondent avec leurs choses pour peupler la maison d’épaisseurs vivables, d’écarts hantés et hantables.

Léa Rivière l’odeur des pierres mouillées

Je me suis lovée dans les mots de Léa Rivière, assise sur la marche en pierre du jardin, le soleil me chauffant la nuque. Elle a une écriture cascade, pleine de clameur et de profondeur, comme cette phrase, que j’ai avalée plusieurs fois avec soif de crépuscule, d’opacité sereine pour vivre. Les néons de l’explication m’aveuglent moi aussi, bien souvent. Ils me figent et je ne peux plus/ne veux plus parler. J’arrive rarement à me faire comprendre, surtout quand il s’agit de choses dites « sérieuses », je m’échappe toujours ailleurs, pas pour m’enfuir, mais pour sentir, ce qui me fait vivre. Sérieusement.

Avril était un coup de balai

Qui a commencé dans la Drôme hurlante de mistral. Avec 9 femmes, nous avons élargi notre regard, et appris de merveilleuses histoires de familles. Le vent n’a pas cessé un seul instant, même sous la nuit de pleine lune, le toit claquait, les murs vibraient de son souffle puissant. Nous avons cueilli, arpenté, observé, identifié puis cuisiné, fabriqué des onguents, des potions, des tartes et des breuvages, sous l’oeil expert et rigoureux des formateurices, docteur.es en botanique.

J’ai rencontré les egopodes podagraires, ils abondent les bordures du jardin.

J’ai rencontré les rondes aspérules, on en a fait du vin

J’ai soigné mon allergie avec le plantain

J’ai mangé les siliques des brassicacées, caressé les sourcils des apiacées.

Je me suis lovée dans les noms, j’ai célébré nos nouvelles intimités, en les écrivant doucement dans mon carnet. Me voici familière avec certaines cousines à chlorophylle. Avril, moins d’humaines, plus de plantes !

Pendant qu’on m’expliquait la phylogénétique, je lisais le soir dans mon lit un roman de sorcière, la maison aux sortilèges, l’histoire de femmes soignantes qui parlent aux scarabées, aux araignées, soignent par les plantes et finissent brûlées. La science et la magie ne sont pas incompatibles, ce serait même l’inverse, elles sont amies dans l’amour de la vérité.

Je rêve qu’on reconnaisse un jour, ici, que la Raison est magique, que la magie raisonne.

Le vent de la Drôme était si fort, qu’il a seché toute la terre du Vexin : pas une goutte de pluie ; j’ai cru à une mauvaise blague, un poisson tombé des cieux, mais non. Pas de pluie en avril. Un mois coup de balai, coup de soleil

« Le flou moelleux des ombres » s’est installé, dans les interstices de la grande étoile. Fatigue mentale, sans raison apparente. Il me fallait peut être pleurer pour compenser l’absence d’averses, alors c’est ce que j’ai fait. J’ai mis de l’eau dans mon cerveau, j’ai remué, j’ai pleuré, à l’ombre du rosier tout juste sorti de l’hiver. Pour noyer un peu plus mon esprit, j’ai entrepris une quête stupide, celle de trouver mon trouble, de l’identifier, pour pouvoir me reposer de mes jugements intérieurs qui ne cessent de siffler à mes oreilles que « je ne fais pas d’effort », que « je n’ai pas assez de volonté », voire « que je le fais exprès ». Obsession dans le trouble : tsa tda tag toc tic etc, trouble à chercher comme un double figé, quelque chose auquel se raccrocher, pour se dire, rien qu’un moment

Je suis comme je suis

Je suis faite comme ça

Que voulez-vous de plus

Que voulez-vous de moi

(moi qui pensais ne connaître aucun poème par coeur, en voici un qui a surgi. Mes salutations à Jacques Prévert !)

Et tandis que je ruminais dans mes graviers, l’aurore est venu, délicat piéride aux bouts des ailes trempées d’orange vif ; un papillon de chou, lui et moi on a mangé les mêmes repas, des siliques de cardamines. Ses furtives apparitions me font vivre vraiment, sérieusement !

Avril, coup de balai, coup de soleil, coup de cafard.

Mon activité de guide conférencière a repris ses quartiers, me laissant peu de temps pour l’écriture.

A l’abbaye de Maubuisson, les moniales cisterciennes ont laissé place aux expositions d’art contemporain. Préparant un circuit, je rentre dans la salle sombre aux voutes croisées d’ogives : de la terre noire, des sculptures de cheveux noirs, de la brume et de l’eau noire, une obscurité douce et terrifiante, des chants de femmes, prières et pleurs, vibration de monde et cendres...Je suis passée trop vite, pressée par le temps, mais les paysages-personnages que j’ai vus résonnent encore. Chimère ancestrales, spirituelles, femmes-fantômes et femme-avenirs. J’ai mesuré la chance que l’on a encore, ici, de voir les oeuvres d’art qui ont des choses à dire, à clamer de toutes les formes et les matières. Femme vie liberté. Femme vie liberté. Chance, plutôt nécessité, devoir de mémoire et devoir de poésie. L’artiste est iranienne, elle s’appelle  Yosrah Mojtahedi.

Plus tard, en venant écrire ces pages, le vent d’avril m’a donné du remord : j’ai repensé à la femme du café de la paix dont je m’étais moquée dans les fragments de mars...Certes mes sensations étaient réelles, mais si j’ai décrit mon malaise devant la danseuse un peu niaise, je n’ai pas parlé d’un autre inconfort, teinté de colère. Un homme, brandissant son engagement envers les opprimés, a lu son texte pour s’exprimer sur ce qui, disait-il, le touchait : les féminicides. Le mot lâché, j’ai frissonné. Mais le texte qui a suivi fut totalement à côté, une chanson à jeux de mots intitulée « ma femme est géniale ». L’homme, ensuite s’est fendu d’un discours, s’éplorant  que son ado de fils soit qualifié d’agresseur un jour, sous-entendant l’horrible épreuve que cela serait pour lui, pour le fils, pour le père. Les féminicides s’étaient donc évanouis, volatilisés. Et je n’ai rien dit,  j’ai préféré écrire sur « la femme à abattre » plutôt que souligner la litanie des « hommes bons », qui, jamais, ne se remettent en question.

Maintenant c’est dit. Avril courage, coup de barre, coup de rage.

Les ombres se faufilent dans la sècheresse, comme les larmes, elles viennent me saisir pour que je n’oublie pas, que je reste lucide. Claire-Obscure.

Une visite sur le thème du cinéma, on arpente les lieux de tournage, et je déroule la liste des films à succès, des décors à trouver, des acteurs célébres ayant foulé le sol pontoisien. Et là encore, l’ombre s’immisce : les noms que je cite, les visages que je montre, je les compte, tous des hommes, je me rends compte : tous aggresseurs. Depp, Bruel, Berry, Polanski, j’ai le vertige. Quand aux films eux mêmes, je dois les raconter, des vieilles rangaines, d’homme virils et de femmes objets. Et il faut encore se taire, il ne faut rien dire, ou juste un sourire gêné, une phrase vite avalée. Raconter ce que font les hommes, hier et aujourd’hui, c’est toujours se confronter à la violence. Elle me frappe le visage. Mais je ne dis rien, et enfouis ma colère trop immense, mon envie de hurler. C’est peut être pour cette raison que je souhaite me rapprocher des plantes et d’autres non-humains, pour pouvoir un peu souffler ?

Heureusement, j’ai repris les ateliers peinture avec les enfants, ça barbouille en plein air, des couleurs plein les doigts, et moi discrètement je scrute : où se cache le plantain ?

Un monsieur solitaire sur la passerelle du Sausseron, est venu me causer pendant que je photographiais la rivière pour la millième fois. Lui aussi m’a parlé des féminicides, avec un air bizarre, pas méchant, plutôt penaud. J’ai eu un peu de peine, j’ai discuté à coeur ouvert, m’exaltant sur la beauté de l’eau, mais lui restait fixé dans sa solitude, « ma femme est partie, je suis seul, je n’ai personne à qui parler,» ; encore une litanie qu’il faut écouter, puis tenter de dériver, au fil du courant, vers le monde ouvert, le monde vrai, vers la voie sérieuse de la magie (croire au monde).

Avril, par à coups,

ouvrir les festivités ; le 4e et dernier volet de la passagère à moto parle de devenirs, de routes poétiques mais aussi théoriques, de vérité du contexte. La réflexion est lancée, trop vaste, douloureuse, je m’y perds, m’y accroche comme une damnée. Je ne veux pas écrire une fin, une issue en forme de jardin d’Eden, je veux rester troublée, dans l’opaque magie. La passagère est prête à devenir, je suis prête à la suivre sans savoir où je vais. Ce que je sais c’est que l’obscurité doit être dite pour être conjurée. (Starhawk me l’a soufflé)

Pourquoi personne ne nous accompagne au seuil de nos écoles de magie ? Peut être qu’on a besoin de fabriquer des nouveaux-vieux verbes pour laisser nos histoires ramper hors de leurs catacombes pour savoir ce qu’on pratique, savoir comment devenir avant de savoir quoi être, plutôt que devoir commencer par s’auto-identifier comme on construirait un phare en sucre dans une mer d’acide, à la recherche des bateaux fantômes de nos propres désirs.

Léa Rivière  me met sur cette voie. Il me faut poursuivre.

Références :

Léa Rivière, l’odeur des pierres mouillées, éditions du commun, 2023.

Emilia Hart, la maison aux sortilèges, éditions Pocket, 2024.

L’exposition Inkarna, les métamorphoses du sacré, abbaye de Maubuisson, jusqu’au 30 août 2026, Saint-Ouen l’Aumône.

Starhawk, Rêver l’obscur, femmes, magie et politique, éditions Cambourakis, 2015.

Metaphora

Par Marie-Emilie Porrone