MARS 26
La même différence existe entre un chemin et une route qu’entre une histoire qu’on raconte et un roman qu’on écrit. Au contraire des histoires, les romans existent sans nous. Les routes sont des chemins fossiles, figées dans le rigor mortis du bitume qui les éternise. Et de même les romans sont les histoires fossilisées. Mais une histoire qu’on se raconte est comme un chemin forestier que ses usagers entretiennent et auquel chacun met la patte.
J.C Cavallin, Valet noir, vers l’écologie du récit.
MARS 26
La vie de mars, comme un sentier ?
Cette réflexion sur les romans et le récit, de J.C Cavallin, remue mes désirs d’écrire quelque chose de nouveau. Je me fonds dans cet espoir, non « pas de refaire le monde, mais de se faire au monde. » J’en ai besoin, pour ne pas m’enfoncer dans le désespoir qui plane partout, dans les images, les phrases, les passés et les présents.
La vie de mars comme un chemin sans fin, tout un mois en une longue journée, étirée en multiples radicelles éparpillées. Une poussée.
J’avais quitté février dans les pages d’Ella Ballaert et de Léona D/Nadja. J’étais emmêlée parmi ces femmes, heureuse des connivences, et rapidement terrifiée, un coup au cœur, un cœur qui se fend en suivant la quête de l’écrivaine et sa découverte de Léona, abandonnée, enfermée à l’asile pour y mourir. Seule. Et dans cette vie vécue, l’amour fou, l’amour trop de celle qui donne trop, et à qui on ne donne jamais rien. Rien qu’un nouveau visage pour le roman d’un homme. Elle est devenue Nadja, une icône surréaliste, parce qu’elle ne pouvait pas simplement être une femme qui aime…
Quand C m’a parlé de son entourage, de sa façon de toujours accueillir la violence des autres sans rien dire, je lui ai lu ce passage, dans Léona D, que j’avais déjà souligné :
Je fais toujours de même face aux coups bas, aux petites piques, aux grandes agressions, aux injustices quand elles me concernent. Je reste polie, à l’étale, comme la mer. Immobile. Quelque chose meurt mais cela ne se voit pas. Je n’efface pas l’insulte, je m’efface. Docile. Comme si de rien n’était. Souvent même, j’ajoute à voix basse, « ce n’est pas grave. » Et je ne peux empêcher ma bouche de sourire.
Faut-il agresser pour ne pas être agressée ?
Lire ces phrases me noue la gorge. Tristesse et Colère.
Je quitte Mars avec un autre malaise. 28 mars, c’est le printemps des poètes à Auvers-sur-Oise. Au café de la paix, une performance : une femme barbouille un grand drap blanc, ça coule, elle a une robe noire en dentelles et des talons, elle se trémousse en pas de salsa, son pinceau à la main. Un musicien joue pour elle, elle le fixe comme s’il était son radeau de survie. Il nous est proposé d’écrire en assistant au spectacle. J’ai déjà fait cette expérience j’aime le défi et l’adrénaline de l’écriture vive ! Sauf que cette fois, je n’arrive pas à regarder. Je vois cette femme, son sourire figé, ses yeux fardés de bleu pailleté, et ce n’est pas de l’art mais de la détresse que je vois. Suis-je trop jugeante ? Je ne sais pas. J’écris tout de même, mais quand les textes sont lus, racontant la liberté, la beauté, la danse et les roses, mes mots, eux, disent le spleen, la captivité, l’enfermement. J’essaie de lisser les bords, je ne veux pas trop dire, j’ai peur qu’on me prenne pour une folle, qu’on me dise que j’ai l’âme bien trop gothique, mais le spectacle est insoutenable. C’est la détresse que je vois, c’est une femme captive qui cherche à exister et se jette sur scène avec son déhanché et son sourire étrange, glacé, faussé. Terrifiant.
Cette femme serait peut-être une Nadja, ou bien j’ai vraiment l’esprit torturé. Sommes-nous toutes désespérées, Léona D, la femme du café de la paix et moi, avec notre horrible besoin d’être aimées ?
Mars, ambivalent, me montre l’envers du décor.
Il faut pourtant aller de l’avant, se mettre face au vent. Et garder dans sa tête, le petit carrousel de pensées bizarres, inadéquates ou excessives. Noter dans son carnet des noms et faire des listes, comme des recettes de grimoire secret. Par exemple le 5 mars, j’ai écrit, tout en couleurs, les noms de cinq abeilles. C’est tout. Quand je les regarde, ça me rend joyeuse, sans pouvoir l’expliquer. Le même jour, j’étais dans les souterrains de Pontoise avec une bande de gosses de la maison de quartier de Saint-Ouen-l’Aumône. Nous étions dans la casemate, et je leur montrais les canonnières du XVIIe siècle, en leur expliquant l’ouvrage militaire, l’attaque des remparts, l’explosion de la poudre à canon…Et tandis que je parlais j’ai senti ma tête tourner légèrement, mon cœur se resserrer : ces enfants devant moi, je leur parlais de la guerre, enrobée sous le joli manteau de l’Histoire, du Patrimoine, mais c’est toujours la guerre. Celle d’hier, celle de demain. Celle d’Iran, d’Israël, du Soudan. Je me souviens m’être stoppée net dans mes explications. C’est mon métier pourtant, mais je m’étrangle. Ils ont 10, 11 ans, et le climat belliciste grimpe. La verront-ils de près, la guerre ? Se cacheront-ils dans les décombres ? Auront-ils peur en permanence ?
Je ne suis pas encore retournée dans les souterrains avec des enfants, mais je vais devoir trouver un moyen pour ne pas les laisser seuls avec la guerre, ne pas leur jeter l’Histoire qui tue à la figure, comme si de rien n’était…
Ambivalence. Lors d’une autre visite, j’ai reçu des pourboires. Cela faisait un moment que l’on ne m’avait pas glissé une pièce d’un euro dans les mains, à quoi je réponds toujours « merci infiniment, ce sera pour mon petit café du matin ! ». En réalité c’est bien plus qu’un café, cette pièce. C’est la fameuse reconnaissance que mon âme semble réclamer à grands cris. Instant de répit, la pièce dans la main, l’âme s’apaise, puis mon juge intérieur arrive avec ses grands mots, il me parle de pitié, de vantardise, de vanité. J’efface tout, et je recommence.
Les noms des abeilles, en tout cas, me restent. Le xylocope violet erre dans le jardin, avec son air bourdon.
Dans la poussée « marssienne » je suis allée dans l’espace des autres, c’est un effort notable pour une anxieuse de catégorie or. Mars était donc à Angers.
Avec un projet collectif, la Montagne. A raconter, écrire, et plus tard, à devenir théâtre.
Qu’est-ce qu’on raconte ? Me répète C. Qu’est-ce qu’on raconte ?
On raconte tout, ai-je envie de lui répondre. Tout. La Montagne. L’Amour. La Mort. Tout ça. Oui, c’est trop, c’est excessif, comme les émotions qui m’inondent pour une phrase, comme les images des Alpes, comme les grimpeuses de l’extrême, comme les survies, les ascensions, les records.
Car la montagne est une histoire familiale traumatique que nous portons en secret, et qui nous a façonnées, toutes et tous. Mais c’est aussi une histoire de pure joie et de chemins, de ceux qui font vivre en plein, en vrai. J’ai lu à la verticale de soi de Stéphanie Bodet, sportive ouvreuse de voies, et dans ces pages ce poème pour sa petite sœur Emilie, morte subitement, encore enfant.
Ta mort éclairante
L’évidence triomphante
D’une vie à vivre
Dans l’ivresse de l’instant.
Ce qui foudroie éclaire
C’est l’humble réconfort
Des existences fêlées
Qui a rebours
Apprennent à être.
Mon père, rajouterait ici, d’un ton bien appuyé : « c’est ça aussi la montagne. » Et il y aurait un silence.
Alors oui, raconter le « trop tout » pour trouver, par-là, quelque chose d’autre. Passer à autre chose. Dans nos vies et dans les récits. L’ailleurs, dans la montagne. Elle est le centre, la clé, l’espoir d’un récit « du milieu ».
A Angers, marcher au bord de la Maine. Des gars à capuches, assis sur la pente d’herbe, canettes en main. Juste derrière, à quelques centimètres, deux canards posés, eux aussi dans la pente. Comme une seule et même bande, humains-canards, reliés par la rivière frémissante du printemps. Espoir de cohabitation.
A Angers encore, un rêve a surgi. Je découvre un oiseau dans le crépuscule, que je suis la seule à voir, je cours chercher les autres mais il s’envole, je n’ai vu que sa silhouette dans la nuit. Dans mon rêve, son nom m’est donné, je vois écris des mots latins, maupou, maucis, et puis le nom Marotte sauvage, espèce éteinte. Je désespère d’être la seule à l’avoir aperçu. Une marotte, comme le sceptre du fou, comme l’obsession même. L’oiseau de mes rêves portait des bois de cerf. Je l’ai écrit, j’ai essayé de le dessiner. La Marotte sauvage, est-elle la folie qui m’échappe ? Suis-je en quête de cet oiseau fou, la part de moi enfouie, la plus libre qui soit ?
Mars me pousse, Mars tente de m’extirper du nid.
La graine dans la terre, je me demande quel effort intense elle fournit pour croître, germer et que la première feuille se dresse, fragile. Le cotylédon. Est-ce épuisant d’être une plante ?
Au printemps, la poussée, c’était aussi l’hexagramme du yi jing. Sheng : au cœur de la terre, naît le bois. Le hasard fait toujours bien les choses.
Je suis donc partie à nouveau, pour un stage botanique dans la Drôme, programmé depuis septembre. J’y ai vu la pleine lune d’avril, je garde donc mes mots pour les prochains fragments.
Et où en est la passagère ? Elle se repose, pour mieux devenir. La 4e et dernière partie sera, je l’espère, un pas de plus vers l’écologie du récit. En forme de clé et de porte qui s’ouvre.
Références
Ella Ballaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, édition des femmes Antoinette Fouque, 2026.
Stéphanie Bodet, à la verticale de soi, Paulsen, 2016.
Jean-Christophe Cavallin, Valet noir, vers une écologie du récit, Biophilia, 2021.