Janvier26
L’œuvre est à tout le monde, comme le ciel ou la parole. La vérité n’a pas d’auteur. Plus tu le sentiras, plus tu t’éloigneras de la volonté idiote de laisser une trace.
Laura Vazquez.
Il est nécessaire de continuer comme si de rien n’était, avec un chiffre différent. Il est nécessaire de ne pas se retourner, mais de croire en d’autres possibilités. D’imaginer que c’est peut-être un nouveau chemin. C’est toujours le même chemin.
Il fait froid.
Les premiers jours de janvier ont, c’est inévitable, des goûts de fraicheur. Pourquoi ne pas croire que c’est la première fois, que c’est une nouvelle ère ? Une nouvelle aube sur un avenir radieux ? On y croit une semaine environ, puis on se rend compte que c’est la même aube, à vrai dire on ne se rend compte de rien, on passe. Et le temps vient se fondre en nous. On ne peut le voir venir que par petits morceaux, parfois, petites bulles de temps « hors », qui en éclatant font un bruit de coquille d’œufs. C’est le bruit du temps qui vient. Quand on entend le bruit, c’est parce qu’on a respiré, regardé un instant le ciel, vu un chien courir de joie ou un chat s’enrouler sur lui-même.
Les bulles en coquilles d’œufs sont réconfortantes, et un déchirement de ne pas pouvoir y demeurer. On passe. A travers tant d’informations, de mots, de courants d’air. Comment font les gens pour tout ingurgiter, comment je fais pour ne pas me sentir noyée ?
On choisit des choses, on oublie des choses.
- Au cinéma, cela faisait si longtemps. J’ai déjà perdu les images mais j’ai gardé la sensation. De labyrinthe. De rues luisantes de pluie. De vérité crue. Et de scènes avec des corps qui se tranchent, qui se découpent : c’est trop dur pour moi à regarder, mais je les vois quand même. Dans ma tête. C’était Résurrection de Bi Gan. Des histoires dans les histoires, des boites dans les boites, des énigmes et des clartés soudaines. Cela ressemble à David Lynch (je peux enfin le dire, maintenant que j’ai vu Twins Peaks et Mulholland Drive).
- Il y a eu Le Testament de la fille morte. De Colette Thomas. Un livre tout jaune avec un grand titre noir. Terrible. Je ne sais pas pourquoi ça m’a envoûté, alors que je n’ai pas compris grand-chose. Je n’ai pas compris mais j’ai été prise. Il y avait quelque chose d’ensorcelé dans ce livre. La poésie. C’est si dur de parler des poèmes. Ça devrait être interdit d’en parler. Lisez. Quand même, c’était ma porte d’entrée sur le surréalisme en littérature. Il y aura Nadja, après, certainement. Mais commencer par l’autrice la plus inconnue, la plus mystérieuse, la plus « rien », j’étais si émue. Ai-je été émue par les mots, par la vie, par la sororité ? Tout ça surement.
- Ensuite, ou avant, j’ai dû aller faire un frottis. J’ai pleuré. Je n’arrivais pas à me détendre. J’essaye de l’oublier mais parfois ça me revient comme une petite musique « tu as pleuré quand on t’a fait le frottis, tu as eu très mal, tu ne veux plus avoir d’intrusion à l’intérieur, tu n’y arrives plus. Tu es sûrement anormale. » Mais pour me consoler je pense au goût de ce thé à la cardamome. Il était enveloppant comme une couette. Joyeux comme un cadeau de Noël. Je n’en ai plus mais un jour, je retrouverai le goût. Il suffit d’attendre. Ou alors d’oublier. On verra.
- Dans le village, A et L ont porté une énorme branche avec leurs petites mains d’enfants. Iels l’ont trainée jusqu’au jardin. Juste pour le plaisir de trainer un tronc, A devant et L derrière, avec un sérieux incroyable. C’était dur, mais iels n’ont pas renoncé. Iels ont traversé la grande rue. Le tronc est au fond du jardin maintenant. Il ne fait rien. Il n’a pas de but. A et L l’ont déposé là comme une offrande. Comme deux petits écureuils rendant hommage au bois. Je crois que c’était la plus belle leçon de philosophie que j’ai reçue en janvier.
- Cette phrase : « envisager les morts comme des interlocuteurs ou refuser qu’ils puissent l’être, pour le témoin de ces apparitions, implique de tenir cette ligne-là : entre la certitude de leur présence (occasionnellement déçue) et l’évidence de leur inexistence (souvent contredite). » La voix des fantômes. Gregory Delaplace. C’est de la respiration ventrale et cérébrale.
- Laura Vasquez a écrit un livre, et je l’ai lu. Et je me suis dit qu’elle avait une écriture qui ressemble à la mienne. Mais est-ce que ce n’est pas plutôt moi qui voudrais avoir une écriture qui ressemble à la sienne ? « Avoir une écriture », c’est bizarre. En tout cas la mienne m’échappe toujours. Le livre s’appelle les Forces, et c’est aussi la carte de tarot que j’avais tiré pour janvier, la force. Je ne sais pas quoi en faire, mais peut-être que le mot « force » a une histoire à vivre avec moi. On aura peut-être une aventure. « La violence des grands entrepreneurs capitalistes est partout dans vos vies, mais elle est invisible ». « Vous savez, il est en train de peindre dans sa tête, et c’est un très grand artiste. » « Le monde ne ressent pas son propre trou ». C’est des phrases que j’ai aimé dans Les Forces.
- J’ai été écouté Christelle Taraud à Paris à la librairie des femmes. C’est près de Saint Germain des près. Je me sens toujours mal habillée là-bas. Son livre s’appelle « les-filles-au-diable », et j’ai peur de le lire. Peur d’être terrifiée et peur de la colère. Elle en parlait en riant, pour ne pas pleurer et ne pas exploser. Je sens que la lecture est proche. Mais il me faudrait d’abord du thé à la cardamome.
- A Nointel, on a fait une promenade dans un petit bois, c’était un chemin balcon dans les branches mortes. J’ai eu l’impression d’être très loin avec Olivier. Encore un bout du monde à 15 min de la maison. On a été très heureux ce jour-là (17 janvier)
- J’ai respiré les mimosas d’Etables-sur-mer avec M. On a beaucoup parlé. J’étais fatiguée de paroles. Mais j’ai quand même pu entendre quelques bruits de coquilles d’œufs. La mer y était certainement pour quelque chose.
- Je suis retournée voir Docteur S car docteur H m’a « raté ». Enfin ça n’a pas pris. Pas d’os dans la mâchoire. J’ai dû revoir Docteur S alors que je m’étais dit que c’était fini entre nous. Il va encore mettre ses doigts dans ma bouche. Ouvrir. Découper. Percer. Tirer. Mes dents, ça tient pas. Ça m’échappe, comme l’écriture et le temps. Dans ma mâchoire il y a de l’os de bovin. Pourquoi ça me dégoute un peu ? Il faut bien avoir des dents. Avoir un dentiste compétent.
- On est allé à la bibliothèque du village d’Avernes. C’était la nuit de la lecture. Des enfants ont lu des contes et tout le monde les a écoutés patiemment, même s’ils ricochaient sur les phrases. J’ai lu un texte de mes Lignes du Vexin , et on m’a applaudi. Ça m’a donné du pétillant dans la gorge. Est-ce que j’aime ça ou non ? Pourquoi je veux écrire et être lue, et entendue ? Pour le pétillant ou encore autre chose ? Pourquoi je veux être applaudie ? Pourquoi je veux ?
- Le 26 janvier, j’ai vu les perce-neiges. Ils sont revenus, comme l’an dernier. Même endroit. Dans la petite rue qui monte. Ça m’a rendue encore plus heureuse que le thé à la cardamome. Et j’allais oublier le stage de danse de Zoum, le 10 janvier : c’était du temps concentré en mouvement, en mouvements de joie. J’étais comme le chien qui court.
Mon écriture avance, imperturbable compagne. Elle est si patiente avec moi. 3e partie de la Passagère. Sur 4. Relecture. Espoirs et Désespoirs. Et si tout ça ne servait à rien ? Je sais qu’il n’y a pas de sens à la vie. Donc. Bon. J’écris et c’est tout. Je questionne la « place » de la passagère, ma place et la sienne. Je suis déjà en train de penser à quand je devrai la quitter. On a commencé ce projet en 2022 , l’écriture et moi. J’ai peur de terminer.
L’écriture dans la vie, la vie dans l’écriture. Tout est mélangé. Je ne sais pas si c’est bien comme ça.