Février 26
Tu n’es pas à part. Tu es un animal. Et les animaux n’ont pas de but. Le monde existe, point final. Si tu veux accomplir des actes qui profitent à autrui, parfait ! Moi aussi ! Mais tu n’as pas besoin de justifier ton existence. Tu as le droit de te laisser vivre, c’est ce que font la plupart des animaux.
Becky Chambers.
J’ai tiré le Yi Jing, Le « Bi » est venu à moi. L’image correspondante était la suivante : le feu sous la montagne. Contenir le feu, faire preuve de tact et de diplomatie, Bi est le paraître, ce qui est précieux, l’image. Celle que l’on montre, celle qui nous est montrée. Comme toujours c’est confus.
Février était confus et ambivalent.
A l’image du duo « écriture et honte » : c’est une mélodie, comme un canon, l’un sur l’autre, chacun dans sa chanson, et chacun suivant le même air. J’avais rangé le Fil Conducteur sous les escaliers, dans un carton, je ne voulais pas le voir, je voulais que ce soit une affaire classée, archivée, terminé bonsoir. Il y avait de la honte. Elle passait par l’image du pilon : c’est là où le Fil Conducteur va finir. Une broyeuse pour les livres invendus. Quand j’ai lu quelque part, que les livres destinés au pilon pouvaient devenir des rouleaux de papier toilette, j’ai hésité à rire, et puis j’ai pleuré quelques larmes. Je crois que ce livre, je n’ai pas réussi à le détacher de moi totalement. Il me reste collé comme un premier amour. Alors je me suis autorisée à être triste et blessée. Puis je me suis jugée, « Tu devrais avoir honte ». Et j’ai honte de la honte. Et j’ai honte qu’on me dise que c’est honteux d’avoir honte de la honte. Alors j’ai été triste encore, instable, énervée, étouffée.
Comme tous les chagrins, ça passe.
J’ai terminé la 3ème version des Lignes Blanches, ma troisième partie de La Passagère. J’ai senti que je commençais à toucher doucement au but, qu’enfin il y avait quelque chose qui pouvait tenir maladroitement debout. Je sais déjà que quand j’y reviendrai, il faudra encore retoucher la structure, suturer, jointer, lisser. J’ai eu envie que quelqu’un dise « bravo, tu as terminé cette partie, c’est incroyable, tu l’as fait ! ». J’ai été écouter les oiseaux dehors, pour compenser. En ce moment, tous les soirs, c’est jam session dans les branches : Merle, Grive et Rouge Gorge. Un trio infatigable au crépuscule. Ils me donnent la joie douce, la confiance et le courage minimum, pour que je continue.
En Février, des jours et des scènes restent et s’enracinent.
-samedi 08 février : S, C et ME à Bruxelles. Une journée pour se retrouver pour l’anniversaire de S. On a mangé des frites, des gaufres, on a marché, c’était un jour de grand soleil. Au musée, on a regardé des tableaux de femmes. Vierges, Putains, Mères, Maîtresse, Idiotes, Méchantes, Belles, Sexuelles, Transparentes…Des tableaux de femmes peints par des hommes. A Bruxelles, nous avons dansé la valse à trois sœurs. Je nous ai vues comme trois électrons projetés loin du noyau, du noyau abîmé, qui se souriaient dans le cosmos. Il y avait de la pudeur. Qui étions-nous dans cette danse ? Quel lien avions-nous hier, et quel lien tressons-nous aujourd’hui ? Il y avait de la pudeur, et soudain des éclats d’intensités joyeuses, et soudain des mots tranchants au milieu des rires. La profondeur des âmes sorores, empêtrées dans la tendresse et le ressentiment, dans la différence et la connivence. Reliées toujours.
-mardi 17 février : les lions ont dansé devant le restaurant PHO14, au coin de l’avenue d’Ivry et de la rue de Tolbiac. Chaque membre de la famille a attrapé l’orange, les lions se sont battus et ont frétillé des oreilles, les danseurs ont accroché les pétards sur les arbres. J’étais hypnotisée par les couleurs vives des lions qui se dressaient à la verticale au rythme lancinant du tambour. Ils se sont dressés des dizaines de fois, répétant la danse, insistant devant la porte du restaurant. Je me suis sentie prise sans comprendre, emportée par une sensation que quelque chose d’important se faisait là, d’important et de gracieux, de joyeusement sérieux. Quelques heures plus tard, je marchais dans l’interminable rue de Vaugirard, pour assister à mon premier apéro de la mort. Une quinzaine de personnes, réunies autour d’une bière pour parler du Sujet de mon angoisse. Un apéro d’intimité, d’humanité. Je revois encore chaque visage en détails, chaque personne, ses larmes, son cœur à vif, son rire, sa colère, son désespoir. Je ne peux pas trop en dire pour l’instant. Ce n’est pas encore le moment.
-dimanche 15 février, 20h, au Grand Palais. L’immense ballet des artistes, des centaines, empaquetant les œuvres, les portant sur un chariot, dans un emballage complexe ou à nus, valdinguant sous le bras. Des couleurs de partout. L’atmosphère de marché glacial sous le dôme de verre. Paysages énervés, lacs bleus, dunes d’ocre, sculptures en toc, bronze à l’ancienne, fous d’artifices et d’aplats, trucs en plumes et en prouesses, toiles sans toiles, peintresses et piano. C’était le grand salon des artistes et j’y allais pour la première fois, pour voir A. et son paysage de terre. Nous étions en 1900. Rien n’avait changé, ou presque.
-samedi 21 février : comme si de rien, il est arrivé. Par hasard, il s’est retrouvé devant moi, d’une légèreté folle, je l’ai suivi des yeux, 10 secondes. Il est parti. Un éclat jaune dans le gris des arbres. Une folle envie de vivre, en battant des ailes. Le premier papillon.
Le mois s’est soudain accéléré, je me suis emmêlée d’émotions fortes. Colère. Rage. J’ai lu Les filles-au-diable, le cœur serré, la gorge nouée. Il y a eu ce passage : « mon moi brasier, ouragan, typhon. C’est l’héritage des hommes dans le sexe des femmes, la violence. C’est l’héritage des hommes dans la psyché des femmes, la violence. A Steilneset je comprends la violence comme quelque chose de viscéral, comme une structure élémentaire qui transite par l’opacité des cellules au-delà de notre volonté, de notre conscience, de notre foi. Je sais qu’il faut que je me décarcère de la violence comme d’un corset d’acier qui m’empêche de me mouvoir, de penser, d’être libre. » Je n’ai pas fini de réfléchir cette phrase. De débattre en moi-même. La colère.
Comme un volcan.
Et justement la violence, était sur toutes les lèvres. Leur violence, la violence, laquelle, pour qui, pour quoi, ma violence. L’antifascisme existe parce que le fascisme existe. Le féminisme existe parce que le patriarcat existe. La lutte. L’urgence. Englués dans la marée boueuse des médias, dans la boue marécageuse des « raisonnables ».
Comme un volcan.
Je devais me calmer. J’étais au bord de l’éruption. Celle de type effusif, coulée de lave « tranquille », à me brûler moi-même.
Alors j’ai lu Nadja d’une traite. Un après-midi. Nadja pour me pardonner, pour aimer, pour comprendre. André Breton, d’accord. Mais Nadja ? Qui est-elle ? Il y a une autrice qui l’a cherché et qui je crois l’a trouvée. Ella Ballaert. Elle a écrit à Nadja qui est Léona Delcourt, et j’ai couru acheter son livre. Je l’aime déjà. (edit : j’ai lu 20 pages. Je l’aime !)
Les livres de philosophes ont continué de m’apaiser, de me nourrir. Baptiste Morizot, dans le Regard Perdu, mène l’enquête magnifique des peintures pariétales. A force de le lire, je pensais m’en lasser. Mais il réussit à chaque fois à m’emmener dans sa folie de loup pisteur. Tout tourne autour d’un mot que je découvre alors, le jizz. Rien que la découverte de ce mot suffit à vrai dire, à dire vrai. Le jizz, tient un peu du jazz, dans l’équilibre balancé, le jizz tient aussi du cocktail savamment dosé, le jizz comme le pas prudent du philosophe qui traque avec justesse et soudain se laisse emporter, et s’enivre.
« Le jizz n’est pas l’animal, mais sa silhouette unique, sa personnalité de mouvement originale figée dans sa dynamique, son allure arrêtée un instant, son style propre d’apparaître au loin, avec ses lenteurs et ses axes de mobilités propres. »
« Pister restitue cet état d’alerte, d’attention flottante et amoureuse à l’égard de l’imprévu. A l’aube, partir juste pour rencontrer sans savoir qui ni quoi. C’est un nom possible de la vie. »
Pour finir, dans un train vers Grenoble, retrouver I, A et leurs deux garçons, et lire passionnément Ubuntu, de Souleymane Bachir Diagne. Par le biais de l’entretien, faire sa connaissance. Admirer. Penser. Laisser flotter les mots dans le bercement des roues à Très Grande Vitesse. Laisser infuser la philosophie africaine. Retenir ceci : « le métissage n’est pas simplement un état, mais une valeur, une capacité qu’il nous faut cultiver en nous. Il est l’autre nom du décentrement, qui nous enseigne, et là réside son pouvoir, que nous sommes beaucoup de choses à la fois, et entièrement chacune de ces choses-là. Il est essentiel de s’approprier ce « devoir être métis » en un temps comme le nôtre. »
Et à la fin du mois, je comprends le Yi Jing. J’ai été ce feu sous la montagne.
Je m’ébroue, toute froissée. Le printemps peut commencer.
Références :
Histoires de moine et de robot, Becky Chambers, l’Atalante, 2022.
Yi Jing, le Classique des Mutations, Pierre Faure, les Belles Lettres 2021.
Le Fil Conducteur, Marie-Emilie Porrone, Partis Pour, 2023.
L’exposition Art X Gender, musées royaux des beaux-arts, Bruxelles (jusqu’au 27 septembre 2026).
Nadja, André Breton, 1928 (revu et corrigé en 1962 par l’auteur), Folio, 1972.
Les filles-au-diable, Christelle Taraud, La Découverte, 2026.
Le regard perdu, à l’origine de l’art pariétal animal, Baptiste Morizot, Actes Sud, 2025.
Ubuntu, entretien avec Françoise Blum, Souleymane Bachir Diagne, éditions EHESS, 2024.