Kessel

Fragments d'été

Amours, luttes et rivières

Metaphora
6 min ⋅ 04/08/2026

Si jo l’estiro fort per aquí
 i tu l’estires fort per allà
 Segur que tomba, tomba, tomba
 i ens podrem alliberar.

ACTE I 

Dans un canot gonflable, sous le parasoleil doré de Chengdu (Je ne l’avais pas utilisé depuis longtemps et il sentait un peu le moisi) dans le  « popopop » du petit moteur, quelque part entre le port de Cergy et le pont rouge de l’axe majeur.

Sur l’Oise. La rivière de notre amour. Notre amour dans la rivière.

Une petite foule colorée chantait notre arrivée. J’étais dans le film. Dans l’histoire en train de se dérouler, dehors et dedans. Robe et docs martens roses, une coiffure qui tenait par mille épingles sans me faire mal. Olivier dans le lin, resplendissait de beauté végétale, calme et vivace.

Vive les mariés Vive les mariés ! Chantait la foule, sur l’air bien connu de nous, l’air de la lutte et de l’espoir, l’air de la rage et de l’amour : l’Estaca. Nous deux dans le film. Le film qui fait le sourire niais, on en a moqué le scénario, snobé l’intrigue, « c’est galvaudé, c’est surfait, c’est couru d’avance ». Parce que l’amour, c’est couru d’avance, c’est tout ce qu’on en dit, en a dit, en dira,

Toujours la même chose.

Toujours le sourire qui vient

Toujours l’amour.

Et dans la pensée, la relfexion sur-réflexion, l’analyse critique et lucide, le regard sociopolitique, littéraire-anarchique, les mots qui veulent changer le monde,

L’amour. Toujours. Vient et fait valser ma prose, Vient et m’éclabousse de roses

Arrive avec sa joie, sa musique, ses rubans et ses regards.

On s’est marié au bord de l’Oise.

Le gâteau énorme était vegan,

Les nappes provençales extirpées des brocantes,

Le blé dérobé au crépuscule.

La bière coulait, bio, dans les gosiers de l’été déjà brûlé.

J’étais dehors et dedans, à chaque fois que mes yeux se posaient vers un.e invité.e, un mini vertige m’arrivait, parce qu’ iels étaient tous et toutes là, aujourd’hui. Là et ensemble. Et que ça ressemblait fort à un miracle. Mais ni Dieu ni la Providence n’avait de rôle à jouer ici.

Tout avait tenu, par la joie humaine, par l’amour humain. Et j’ai réalisé, ce jour là plus que tout autre, l’incroyable magie du lien.

C’est le lien qui fait danser, qui fait créer, qui s’enroule autour de nos poignets. Dans le hamac du jardin transporté sous les tilleuls de ce petit bout de terre au bord de la rivière, on se balance en riant, comme deux enfants serrés dans nos liens d’amour pastel, des rubans pour s’accrocher, s’enlianer, s’évader des entraves...

Si je tire fort, il doit bouger
 Et si tu tires à mes côtés
 C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
 Et nous aurons la liberté.

Des miracles, il y en eut, à foison !

Un dragon rouge à dansé au bord de l’eau, souple et flamboyant, frère et soeur cachés dedans,adelphité retrouvée pour la beauté du rêve

Un orchestre gitan a joué les airs fous des balkans : concert composé, métissé, amis-parents, cousins-enfants. Harmonie de l’enfance retrouvée, bella ciao, éternelle ritournelle

Come rain or come shine : Le père a chanté, faisant tourner les têtes, et couler les larmes

Accordéon, A cappella,

piano, guitare, koto...

On s’est marié au bord de l’Oise.

Sa douceur verte et fraîche dans la fournaise de juillet,

L’Oise nous a mariés.

Une semaine plus tard, nous la retrouvions,sous le soleil de plomb.

Et l’air de l’Estaca résonnait dans les champs du Pas de Calais.

ACTE II

Oisy-le-Verger, 11 juillet 2026. Arrivée du convoi vélos, une fanfare s’époumone, je reconnais l’Estaca, plus endiablée, à coups de cuivres et percu. On se sourit et nos mains se joignent, la musique du lien. Pourvu que tout se passe bien...

J’avais peur d’y aller, encore pétrie de stress, de maux de ventre, de fatigue

J’avais peur de la nasse, des CRS, de revivre l’épisode 2024

J’avais peur de l’arrestation, des uniformes, des blessures,

J’avais peur des mouvements de foule, des paniques, des gaz et des grenades.

Mais c’était prévu. On avait rendez-vous.

Pour crier notre colère contre le chantier du siècle, le projet à 10 milliards, la fontaine à béton prête à tout raser, tout assécher, tout bassiner.

« le CNSE, projet écologique, engagé, projet qui ruissellera sur ce bon territoire du nord de la France, projet utile et parfaitement maîtrisé. Les bateaux c’est écolo, c’est bien, et ça créera de l’emploi ! La circulation des marchandises, c’est dans l’ordre des choses » ; Leurs mots ne cachent plus grand chose, Pinocchio lui même s’incline, devant cette enflure de mensonges.

Adieu zones humides, bonjour porte-conteneurs. Adieu agricultures, bonjour hubs logistiques ! L’Oise, déjà malade, verra ses habitants fuir ou mourir. La rivière ne se contemplera plus, elle ne sera qu’un flux opaque, pour des transports dénués d’amour.

J’avais peur, mais la musique m’a redonné courage.

La teuf au village,

Des repas bio pour 1000 personnes

La festival dans les champs, conférences et concerts,

On s’entraîne à courir, secourir,

on nous explique les armes de la police, je tremble un peu, mon voisin aussi.

On ne connait personne, mais tout le monde se sait,

Il y a une joie de fin du monde, L’imminence de la lutte, l’urgence au bonheur : c’est là, c’est demain. On criera notre colère en riant, en pédalant, en paradant !

Le jour J, cortège de vélo et pancartes, la fanfare lance le départ.

Sonnettes et slogans

Ronds-points tourbillons

escortes des policiers, plutôt pratique pour circuler.

Les voisins lèvent les pouces, quelques applaudissements (tour de la France du Haut, celle qui manifeste tôt !)

Des crevaisons réparées en 10 min par les pro de la rustine

Juste le temps de manger quelques mûres, on repart.

Paroles de naturalistes, yeux levés vers les arbres assoiffés...
 On repart, on a chaud,

Pique nique préparé par la cantine des luttes, réconfort glycémique et végé.

L’aprés-midi se fait à pieds, les vélo gardés dans la grange du fermier.

Méga-manif contre méga-canal, contre méga-scandale.

La fanfare ne lâche rien, la foule avance sur les chemins de campagne, pendant qu’une flopée de courageux affronte les barbelés privant les terres de cultures pour le futur chantier. Il y eut de la fumée, de l’explosif, du gaz lacrymo, un départ de feu, vite éteint. Ouf.

Le vieux canal de l’Oise en vue, plongeons et barbotages, on aide les uns et autres à remonter à quai pendant que sur l’autre bras, une armada secrète est prête elle aussi, à défiler, manif pirates, ivresse de l’eau libre !

Des clowns dansent dans les meules de foin, militants farfadets, trublions et zébulons,

La tribu des gniafrons et des asticoteureuses, chante et rie, joue et rie, fait face et crie !

Le bateau noir de la police a stoppé des corsaires queers, c’est toute la foule déter’ qui attend qu’on les libère.

J’avais peur d’y aller. Il fallait y aller. La lutte m’a redonné la joie, a effacé mon effroi.

Sur un petit pont, une scène loufoque et merveilleuse : en contrebas gendarmes en bloc sur la berge sauvage, face à eux, militants bras levés (siamo tutti antifascisti), robots contre arlequins. Quelques canoés guettent, prudents, le zodiac des condés. Et tout le monde attend. La libération des kayakistes.La fanfare installée sur le pont, n’en peut plus de jouer, mais continue, encore et encore. Mon préféré, le soubassophone, soupire et tempête, s’offusque dans les aigus, c’est un film muet, une clownerie grotesque pour contrer la fatigue. La rivière paisible regarde le spectacle, elle installe son silence rêveur, entre deux pouets sonores.

L’attente est longue, la bande son en boucle, rembobine et répète

A la fin

Ça marche.

Pas de GAV, le blocus du pont est levé.

Ma peur a diminué, grâce à la musique, grâce aux clowns, au cirque.

Alors, on reviendra,

Le 3 octobre, dans l’Eure. Manif’êter l’envie de vivre, pour stopper les usines à cancer.

ACTE III

L’été des tourbillons.

Tourbillons d’oreille (un acouphène pulsatile ne me quitte pas depuis début juin), sentimentaux (lalalala la vie), sociaux (la foule connue et inconnue), tourbillons de chaleurs (peurs de la noyade dans l’air chaud)

L’été a planté férocement son drapeau caniculaire, il ne fait plus semblant de faire peur, il ne s’agit plus d’un exercice, ni d’un avertissement.

L’été est passé meurtrier, les grands maîtres du Capital nous répètent leur rhétorique guerrière « il faut faire front, il faut rester solidaires », tout en gardant leur ray-ban bien vissées au crâne.

Nous allons marcher dans les Pyrénées, Décanter, pour mieux sentir les torrents me mouvoir.

C’est la première fois,

Je suis timide devant ces vieilles montagnes,

Je les sens puissantes et sages.

Je cherche d’abord dans les paysages, des morceaux d’Alpes familiers, puis lentement je laisse venir à moi, l’odeur, les formes, le bruissement du monde pyrénéique, infini. Cocons de pics, chemins-tourbillons, forêts sans fonds

Et l’eau ! Ces eaux ! Elles me ravissent, chaque rivière, chaque gave m’éclabousse et je crois oui, j’en suis sûre, ressentir de l’attirance amoureuse, animale, pour l’eau cavalante. La prendre dans mes bras, m’enrouler dans sa fraîcheur, la regarder couler sans arrêt. L’amourivière.

Pyrénées, dans la crainte du pire, pyro,

Partout les flammes

Chaque jour les drames,

La terre en chips, les arbres-allumettes,

En marchant j’ai peur, que le feu m’emporte

En marchant j’ai peur, que les arbres meurent.

Herbes jaunies, buis desséchés, et pourtant l’eau est là, encore,

Nous cueillons quelques feuilles de menthe sylvestre pour mettre dans la gourde. Ce petit geste, ce pas grand-chose, devient sacré,

Merci.

Les longues étapes se terminent à genoux, marcheurs-zombies en quête d’ombre, quelques degrés de moins et j’aurais pu visiter le village, on regarde le ciel en espérant l’orage.

La migraine arrive vite, la fatigue part lentement, on dort sans fermer la tente, le matin est à peine frais,

Mais tout vit encore, tout survit,

Millepertuis, iris, aconits

Rapaces nous entourent

Brebis s’amassent, toujours plus haut,

À Luz Saint Sauveur, la fête aux cultures bio.

Quand le chemin s’élève, règne le minéral : le Vignemale m’arrive comme une chute à l’envers, le vent fou s’engouffre, et nous pousse dans un trou, la petite grotte bellevue sauve notre nuit dehors. Une grotte d’un autre fou, le comte Russel, mâle blanc du XIXe siècle qui, comme beaucoup, confondait amour et possession, et avait acheté la montagne...L’ombre romantique plane sur les Pyrénées, à Gavarnie, on pourrait voir Victor Hugo en paréidolie, tant les paroles humaines ont passé, repassé et pourléché la pierre.

Elle arrive, paresseuse, elle vient, presque nonchalante, elle daigne s’épancher enfin,

Pluie qu’on a tant prié !

Gouttes lourdes et longues à pénétrer la terre, tellement tout s’évapore.

Avant la nuit, nous marchons autour du lac de Loudenvielle, heureux sous le tonnerre

Celui qui me faisait si peur, petite, aujourd’hui me rassure.

La brume revient au creux des cols, on ne voit plus rien, mais les majestueux aconits guident le chemin.

Pyrénées,

C’était la première fois,

C’était caniculaire,

Je voudrais m’excuser pour la gêne occasionnée, par cette sale humanité.

Pyrénées,

Merci pour les eaux rieuses, pour les cascades et les forêts

Pour saint Bazerque, pour le gite d’Astau, et la beauté du lac d’Aumar.

En marchant sur le GR10, même en prenant mon temps, je n’allais pas encore assez lentement.

Retour à la maison, retour aux informations.  Adaptez vous ! dit Macron et ses copains fachos, adaptez vous car nous, nous continuerons à creuser des trous dans la terre et dans vos vies.

A celleux qui veulent nous mettre Duplomb dans l’herbe,

Ravalez votre poison.

Nous avons l’amour,

Nous avons le nombre

Nous savons être vivant, vous êtes déjà morts.  

Qu’est ce que je peux faire pour t’aimer ? Tu ne sais pas à qui tu le demandes (aux plantes,  aux champignons, aux créatures marines ou terrestres que tu côtoies), mais ce sera ta pratique de mouvement : une orientation envers l’amour, une pratique active de tendresse.

Emma Bigé (lecture de juin)

Siset, que no veus l'estaca
 A on estem tots lligats?
 Si no podem desfer-nos-en
 Mai no podrem caminar!

Référénces :

-La mobilisation du 03 octobre : https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/stop-pesticides-mobilisation-internationale-le-3-octobre-2026

-L’Estaca , chanson catalane de Lluis Llach, 1968, contre la dictature de Franco en Espagne.

Traductions des passages cités (par Marc Robine)

  • Si tu l'estires fort per acqui

I jo l'estiro fort per alla

Segur que tomba, tomba, tomba,

I ens podrem alliberar.

Si je tire fort il doit bouger

Et si tu tires à mes côtés

C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe

Et nous aurons la liberté

  • Siset, que no veus l'estaca
      A on estem tots lligats?
      Si no podem desfer-nos-en
      Mai no podrem caminar !

Petit vois tu ce pieu de bois

Auquel nous sommes tous enchaînés ?

Tant qu’il sera planté comme ça

Nous n’aurons pas la liberté.

-Emma Bigé, Mouvementements, écopolitiques de la danse, La Découverte, 2023.

Metaphora

Par Marie-Emilie Porrone