Le vent se lève !...Il faut tenter de vivre !
Paul Valéry, le cimetière marin, 1920.
La tempête Austen est passée, le vent s’est levé.
C’était la semaine du 17 octobre.
J’écris depuis le col d’un pull laineux remonté jusqu’aux oreilles. J’écris depuis la fumée d’une tasse de thé, le frisson dans la nuque, le lit doublé de plaids. Le froid est enfin revenu dans la Comté, et c’est étrange à dire, mais je le chéris. Je chéris les frimas, les matins de brumes et les gouttelettes froides qui tombent sur mes lunettes.
J’ai longtemps maudis novembre et son air de ténèbre,
Aujourd’hui la nuit, la pluie
Je les chéris.
Octobre, le vent se lève
Octobre, il faut tenter de vivre.
Vivre, c’est un mot qu’on voit beaucoup sur les cartons de manif. « ON VEUT VIVRE ». « LAISSEZ NOUS VIVRE ». Et ce mot brandi au bout d’un bras, flottant dans le ciel,
N’est pourtant pas une parole en l’air.
Vivre, intégralement, c’est croire en l’espoir. Et si c’est souvent pour se moquer de ceux qui croient,
qu’on lance, ricanant,
« l’espoir fait vivre ! »
Il s’agit bien de cela. Nous sommes aussi ceux là, les cyniques, à qui on a répété, que c’était foutu, que tout était pourri, et qui aujourd’hui se lèvent et dansent. Et vivent.
Tempête émotionnelle, météorologique, conflictuelle, frénétiquement joyeuse !
Elle a commencé pour moi samedi 3 octobre, au bord de la Seine normande.
Quelques kilomètres à pied sur le sentier de l’enfance,
Mon père était là, des amis nouveaux, Olivier et son keffieh
Les policiers ont fouillé nos sacs, ont demandé nos papiers, nous ont photographiés depuis l’hélicoptère, ont rodé à cheval pour protéger la Sainte Usine.
Même de loin sur la route, tout le monde l’a vue avec ses airs de méchante de dessin animé, gros tuyaux et gros béton : Syngenta la tueuse, avait eu tellement la frousse
Que ses activités d’empoisonneuse étaient à l’arrêt : cheh !
Ce jour là j’ai appris que j’avais deux passions,
La fanfare, la révolution !
Et que le bruit d’une grenade désencerclante, est très proche des sons de guerre qu’on entend dans les films ou sur les réseaux sociaux, c’est un son qui sidère. Ça met la peur directement au coeur et dans la cage thoracique. J’ai mis du temps pour réaliser que c’était bien les malades du cancer sur qui les flics avaient tiré, ils voulaient installer un cimetière de mémoire pour que l’on sache qu’ici le capitalisme effrené avait tué les leurs.
Les pesticides tuent ? Oui, mais on ne peut pas se permettre de sacrifier notre « économie »
La loi du marché est traitée avec plus de respect qu’un enfant mort de leucémie.
Alors à nous d’inverser l’ignominie, dans le champs, danser avec les morts et les vivants ! Sous le vent de lacrymos, sous les drones du Préfet,
Danser.
Et si dans ce ciel saturé de gaz se dessinait enfin le monde d’aprés ?
Les mondes. Post-capitalistes. C’est un gros livre noir, que je viens de commencer, compilant des textes de dizaines d’auteur.ices, fourmillant de thèmes variés. C’est mon cadeau d’anniversaire, parce que je veux vieillir en sachant que c’est possible. Et en agissant pour que ce soit possible.
« Durant les décennies du triomphe du néolibéralisme, dans les années 1980 et 1990, le terme même de « capitalisme » était devenu presque imprononçable : la sémantique dominante qualifiait plus volontiers le modèle occidental d’ « économie de marché», et encourageait les citoyens à nommer « démocratie » le monde dans lequel ils vivaient. »
Dans ma tête, ça s’accroche comme un vieux sparadrap, si je ne gagne pas d’argent, ce que je fais ne vaut rien, ou est considéré comme accessoire, un hobby, un passe-temps. Est-ce parce que je suis née en 1988, et que les marteaux du mérite, de la valeur travail et du business ont frappé ma psyché jusqu’à la sculpter en énorme dollar ?
Lire les possibles postcapitalistes, aller dans les cortèges de manifs, soignent mon rapport au monde, et m’aident à me dire
« non tu n’es pas une merde ». (c’est le titre d’une émission proposée par Frustration Magasine, je vous copie-colle le lien à la fin !)
Et l’espoir ?
Le 17 octobre, la fille sage a triomphé, je ne suis pas allée manifester. Je n’avais pas prévenu à temps, je n’ai pas réussi à « abandonner » les personnes ayant réservé leur balade, alors j’ai fait mon travail. Avant d’y aller j’ai pleuré en continu, entre rage et détresse, sorte de purge infligée à moi-même par la fille molotov qui me hurlait que j’étais lâche !
Olivier est allé marcher, a failli se faire envoyer en garde à vue à trainer trop près des poubelles. Et moi j’évoquais l’architecture de la fin du XIXe siècle à Pontoise, la folie des céramiques émaillées et l’essor de la bourgeoisie. Je montrais les belles demeures, et contre toute attente...J’y ai pris un grand plaisir. Comme si c’était la dernière. Comme si c’était bientôt fini, et que ce jour marquerait le début d’une autre vie. Une vie dans laquelle la propriété n’est plus jalouse et solitaire, mais devient une manière d’habiter, sans exclusivité.
C’est le sujet abordé par la juriste Sarah Vanuxem, que j’ai lu durant ce mois-tempête :
« La propriété comme un rapport d’habitation ne serait plus vue comme le véhicule de l’individualisme possessif et bourgeois mais le support de revendications paysannes. L’habitant sans titre, propriétaire d’un droit à l’existence, serait libre d’user des choses dans le respect des droits des propriétaires territoriaux privilégiés, mais ces derniers auraient en retour le devoir d’occuper leur place dans la limite du droit à l’existence de la communauté universelle des autres habitants. »
Ce 17 octobre, alors que j’avais trahi mes élans révolutionnaires, l’espoir était quand même venu, j’ai fait une de mes meilleures visites, une visite de la fin d’un règne. Je suis repartie heureuse, pas d’avoir parlé d’architecture, mais d’avoir senti même depuis ma bulle , que le monde était en train de changer.
A partir de là, la tempête n’a pas cessé. Dans mon journal intime, je peine à raconter ce qui m’arrive personnellement, tant l’intime est perforé de monde. Le 24 octobre, j’étais de retour dans le cortège parisien, sous une pluie fine.
La vie poreuse a continué, il y eut des joies et des drames dans la tempête, entre vendémiaire et brumaire, chaque évènement était un symptôme social. Je relis souvent cette phrase, punaisée sur mon bureau, d’Emma Bigé :
L’intime n’est pas au-dedans de moi, ou plutôt il est dans un dedans qui est l’endroit en moi qui en relève le moins. Le plus intime c’est le plus extérieur : plus je creuse en moi, plus c’est sur le monde que je débouche.
Cette porosité est épuisante, mais je ne peux plus me boucher les oreilles, pas un jour sans penser à celleux qui font le carnaval,
La valse des spiderman, des dinos et des mariannes en feu,
La danse mACABre des banlieues à l’humour contagieux,
Leurs joies, leurs battle d’aura et d’hourra !
bismillah c’est les ténèbres, comme a dit l’autre. Le policier ridiculisé par des millions d’internautes ne croyait pas si bien dire : de la perfidie d’un pauvre type, on a fait un slogan !
Et ce mot, ténèbre, je l’aime bien. Il faudrait le réhabiliter, comme la nuit, nox, belle obscurité qui n’est jamais opaque, pour que le pays des Lumières trop aveuglantes deviennent un pays des Lueurs vivantes.
(A bas les LED, vive les (pou)belles ?)
Dans la nuit l’individuel et le collectif s’allient, par le pouvoir du dedans, la danse des damné.e.s (de la terre).
Le vent se lève, le voile se soulève : esprits êtes vous là ? Vivantes êtes vous là ?
Le soir du 31, nouvel an néopaïen, j’ai pris mon balai pour lire aux enfants du village une histoire de sorcière. J’ai pensé que peut être ces petits de 8 ans, arrivés au lycée, n’auraient plus à souffrir, à supporter le marathon intenable
Pars ! Cours ! Sup !
Qu’ils ne seraient plus tenus de survivre en contrôle continu.
Contrôle. Continu.
Répétez ces deux mots plusieurs fois d’affilé sur un ton mécanique,
Puis prenez un décontractant.
Respirez.
L’année nouvelle a commencé.
Il est temps, il est toujours temps et il sera toujours temps, pour l’espoir.
Pour finir Octobre, j’ai passé la semaine dans une ferme pédagogique, sous des arbres dorés, à entendre parler de transmission, de respect des besoins des enfants, de sensibilités et de pédagogie alternative (bien loin du contrôle continu). Le vent était toujours présent, mais plus doux, il se faufilait à travers les normes et les règles, réconciliait la petite fille sage et la fille molotov, par son souffle,
(G)Rêve général.
Du moelleux avant la prochaine fête !
Ce matin, je suis sortie avec mon bonnet. Le sol était humide. La nuit faisait la grasse matinée.
J’ai fredonné
L’amour toujours les fachos jamais jamais...
Octobre m’a appris à fêter la pluie.
Références :
Mondes post-capitalistes, dir. Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, La Découverte, 2026.
Mouvementements, écopolitiques de la danse, Emma Bigé, La Découverte, 2023.
La propriété de la terre, Sarah Vanuxem, Wildproject, 2018.
L’émission de Frustration magasine :
"Non vous n’êtes pas une merde." Vaincre les attaques intimes du capitalisme (Farton Bink et Nicolas Framont)
https://frustrationmagazine.fr/video-non-vous-n-etes-pas-une-merde
Et merci au compte instagram « forme des luttes » à qui j’ai piqué le slogan « pars ! Cours ! Sup ! »
