Kessel

fragments 08

septembre 26

Metaphora
4 min ⋅ 04/10/2026

Cultiver l’étonnement.

Apprendre le pragmatisme.

Avoir trop chaud en septembre.

Faire comme si, faire semblant

Que tout va pour le mieux

Regarde, on peut encore faire des tartes aux mûres des chemins !

Les mûres étaient au bord des champs de maïs

Je les aie lavées à l’eau du robinet,

La petite voix me disait « tout est toxique, même ton eau »

J’ai mangé la tarte, j’ai mangé ma peur.

Apprendre le pragmatisme,

C’est un jeu difficile, surtout en ce moment,

Car il faut réfléchir. Et il fait chaud pour cela.

Et que le mot même est capturé par ceux qui hantent les conversations au son des mêmes rengaines

« il faut arrêter de rêver »

« il faut bien s’adapter » et

« soyons pragmatiques »

À ceux-là, redire, « le pragmatisme est un art des conséquences, un art du « faire attention » qui s’oppose à la philosophie de l’omelette justifiant les oeufs cassés ».

C’est un jeu de pratiques, d’attention, du ni oui ni non, ou plutôt du pourquoi pas, du pourquoi ne pas, et un jeu d’adresse, pour ne pas être capturé par sa propre soif d’absolu, par ses propres idées.

L’idée du Bien Fondé est vulnérable, nous sommes vulnérables,

Quand nous hissons le drapeau du Bien, quand nous hissons celui de la Raison, ou de la Victoire-sur. Nous sommes vulnérables à la capture.

Le système est sorcier, il manipule et retourne, vous fait miroiter le rêve de devenir majorité, quand c’est bien en minorité

Qu’on peut vraiment devenir.

Ce n’est pas d’une théorie transcendante dont nous avons besoin mais de pratiques à cultiver, de minorités hétérogènes tissées, reliées,

Bref,

C’est un jeu difficile, au temps des programmes, des manifestes et des partis, des drapeaux qui s’agitent, de la mascarade étatique.

Pourtant il faudra jouer aussi ce jeu, aller voter, choisir son camp, pour que l’on puisse peut être, un jour

Réfléchir mieux. Avoir le temps.

Le temps de septembre,

Est à l’urgence. Partout.

Urgence de l’automne qui n’arrive pas

Urgence des lycéens qui ne peuvent imaginer demain

Urgence de l’Etat, Etat d’urgence,

Partout.

Tranquillité, nulle part.

« il faut arrêter de rêver »

« regarde ailleurs c’est pire »

« la vie c’est dur, faut s’y faire ».

Capture, capture.

Cultiver l’étonnement,

La passion des enfants pour les marrons d’Inde « qui ne servent à rien »

Peut-être que nous ne pensons pas assez aux marrons.

Leur forme, leur couleur, leur brillance sur le bord de la route.

Peut-être que les enfants savent quelque chose à propos des marrons, une sagesse enfantine que nous ne voyons plus, aveuglés par l’individualisme et la rationnalité.

En septembre, on pourrait jouer aux marrons, regarder les feuilles jaunir, construire des abris pour les oiseaux, les insectes, laisser le tas d’herbe aux hérissons.

Et ce serait ça, le travail.

L’apprentissage de septembre.

Mais l’urgence m’oblige à chronométrer les journées, à avoir des discours lisses, à donner l’information, ne pas la remettre en question. Aux journées du patrimoine et des visites en gavage, j’ai envie de tout arrêter, de mettre le temps sur pause et dire

« et si on se rencontrait plutôt, et si on se parlait, vous et moi,

J’en ai marre de raconter l’histoire des rois, l’histoire des pouvoirs, l’histoire des villes et de ses grands bâtiments, les grandes oeuvres d’art, les grandioses, les  récits étapistes de la civilisation, du rural à l’industrie, des rites aux dogmes...Je n’ai plus envie de faire de la chronologie, de la biographie, de la catégorie. Et si on se promenait, pour apprendre le nom des nuages, se demander pourquoi et pourquoi pas, pourquoi pas écouter ceux qui n’ont aucune voix. »

Il fait chaud, et pour nous changer les idées, nous remontons le temps à bord d’un train vintage, 1965 : la BB17016 pour les intimes du rail est de sortie, arrêt à Valmondois direction Arras. Sur place, des fanfares, des fanions, des foules ! C’est le championnat du monde de la frite, rien que ça !

Je marche légère dans ce joyau de briques, l’humeur est belle, les amis rigolent, on va manger des frites, et fêter la patate !

Mais la capture s’était invitée à la fête. Bien sûr, j’aurais dû le prévoir, le savoir, qu’elle serait là, avide et doucereuse.

TotalEnergie nous accueille, l’agro-industrie parade,

« on vous nourrit on vous chouchoute, prenez un bob gratuit et un petit éventail »

Les participants font la queue, se plaignent des tarifs des frites, dans les odeurs huilées, une effluve rance insiste. Le même jour a lieu la marche du climat, j’entends les murmures contre « les sales gauchistes ». Cette dame sur la scène, au concours de cuisine évoque le fait que les frites, dans le nord, c’est d’abord un plat des pauvres, mangées avec un oeuf, quand on n’a rien d’autre. Et la présentatrice de répondre faussement « c’est surtout si bon les frites hein, c’est l’authenticité du nord et de Belgique, on ne s’en lasse pas hahaha » ; exit toute question sociale, on est là pour le show, que le show continue, un peu trop fort, entêtant le refrain « de nos belles traditions, de nos bonnes charcuteries, et merci à TotalEnergie ! »

Je reste près des fanfares, appliquées, joyeuses, elles seules, il me semble, n’ont pas encore été capturées. Et puis le train repart, plein de ferrovipathes, le conducteur fête son anniversaire, on aime le train pour le train, qu’importe où il va !

Cultiver l’étonnement

Apprendre le prag...Il fait toujours chaud

et ma tête s’enfonce dans un pot de miel industriel (celui qui pique la gorge)

Mes oreilles remplies de substance poisseuse,

Sirupeuse immondice.

Elle inonde mon nez, mes yeux, je suis figée dans le dégout, peur générale,

Du verbe générer

C’est le miel collant d’une non-génération, négation, inondation, engluage général

Du verbe générer.

I A

Générative moi, enveloppe moi de ton miel de synthèse !

C’est doux, c’est tiède, c’est trop, stop, assez, arrête !

Too late !

Quand je cherche des informations l’IA me noie les oreilles de phrases sans substance, tout est vrai tout est faux, tout est mélangé, et malgré tout je lis, je lis et je peine à comprendre le maléfice, l’IA générative génère, elle ne sait rien, elle fait semblant

Mais nous accuse à tout bout de champs de ne pas être humain

(êtes vous un robot ? combien voyez vous de voitures sur l’image ? )

Sur chaque pancarte, elle arrive pour dégobiller ses données, dégueuler ses images, c’est si simple elle sait parfaitement où fourrer son doigt pour que tout ressorte.

«mais il faut s’adapter »

« on gagne du temps quand même »

« de toute façon c’est là, ça sert à rien de lutter »

Alors laissons générer la Générale. A se mieller de poisse, on finira par oublier l’idée même d’une abeille.

Cultiver l’étonnement.

Apprendre le pragmatisme.

Au milieu du marasme.

Chercher la résistance.

Cela peut prendre tout simplement la forme d’un non. Dire non peut être difficile, tout dépend les circonstances, votre éducation genrée (les filles apprennent plutôt le oui, rester polies), votre peur de déplaire. Une demande urgente, prestation tarifée, d’une visite spéciale pour des « hauts placés ». La région, la délégation bidule, le comité des trucs ont besoin d’un guide pour la présence de la 1ere Dame de Colombie, venue visiter le val d’oise. Ah oui ? Qui ça ? L’odeur rance revient, 10 secondes pour vérifier, puis cliquer sur « répondre à tous ».

Résister, pour moi, fut un mail bref

« je ne souhaite pas guider pour l’extrême droite adoratrice de Trump, 1ere dame ou non ».

Oser dire, oser faire et revendiquer, que nous ne serons pas les paillassons du fascisme.

J’ai envoyé valsé au fond du cortex la petite fille sage en moi, qui ne doit pas faire de vagues. L’autre, qui a des cocktails molotov dans les yeux a souri en me tapotant l’épaule.

Pragmatique on a dit, ne pas oublier le danger

D’être soi même capturée.

Résister aux projets

Pour plutôt fabriquer des poèmes.

 

Et septembre déjà s’achève,

Et je sens que je peine, de plus en plus, à soulever la tête.

Je l’ai remarqué, ces derniers temps, la pente est descendante, à chaque texte je sens mes mots couler, peu à peu se noyer dans l’amer.

L’écume de rage ne suffit plus à éponger le malaise du paysage.

Est-ce encore l’oeuvre de la Capture, la Bête multitête qui souhaite nous voir nous épuiser, phtysiques à bout de souffle (j’écris ces lignes en toussant)

Un proverbe sud-africain, pour finir, l’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse. L’image du chêne centenaire dans le chablais, abbattu lâchement pour quelque kilomètres de béton...Pour le mois prochain, je me souhaite, je vous souhaite, d’écouter la forêt, même le coeur serré, de l’écouter tant qu’elle pousse encore...

Pour en savoir plus sur le capture et le système sorcier, sur le pragmatisme, c’est ce livre, parfait  (d’où vient la citation plus haut dans le texte)

La sorcellerie capitaliste, pratiques de désenvoutement, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, 2005, La Découverte.

 

Metaphora

Par Marie-Emilie Porrone