Les liens qui abolissent les frontières ont toujours fait trembler le pouvoir. Si on fait tomber les frontières entre soi et Dieu, entre soi et le monde, toutes les hiérarchies se trouvent menacées. L’expérience mystique est criminalisée ou sanctuarisée à des fins politiques, de manière immunitaire. Les extases de sainte Thérèse sont sanctifiées pour ne pas laisser l’extase proliférer. La sainteté doit rester exceptionnelle, car seule cette exceptionnalité permet de la maîtriser.
Romain Noël.
24 août. Je suis dans la petite salle annexe du Carmel de Pontoise, avec monsieur A, pour m’entretenir des visites à venir pour les journées du patrimoine. Je suis partagée entre la peur de dire une bếtise (le blasphème serait vite arrivé) et la curiosité magnétique pour cette foi religieuse, pour cette vie silencieuse derrière les murs du couvent. Dans la discussion, je feuillette mes documents et monsieur A voit l’extrait surligné du texte de Thérèse d’Avila, concernant son extase. Un morceau de littérature que je trouve fascinant, et qui fut le point de départ de l’ordre carmélite du XVIe siècle, un ordre mystique et contemplatif, au plus proche de « l’amour de Dieu ». Cette expérience, l’extase, parle d’amour et de métaphore, parle d’invisible, et c’est bien là ce qui me fascine. Mais monsieur A prend peur, je le vois mal à l’aise
« euh si vous lisez ça, c’est peut être trop...ésotérique pour les gens »
Je souris. Pense-t-il que je vais soudain m’embraser telle sainte Thérèse, laissant les visiteur.euse.s sur le carreau ? Faut-il que je reste dans mon cadre et m’en tenir aux faits, au rationnel, à l’historique des lieux, quand ici je peux parler d’affects parce qu’il s’agit justement de ça, d’affection, de sensations ? Monsieur A insiste « non mais, ce n’est pas que c’est pas bien, mais, enfin, les gens vont penser à n’importe quoi, enfin, ste thérèse c’est une chose, mais les soeurs ne sont pas comme ça... » un peu plus et il disait, « elles ne sont pas folles. »
Nous y sommes. La frontière. Le mur de clôture. La magie existe mais elle ne peut se dire tout haut, au risque de faire s’écrouler la forteresse cléricale, et de me faire passer moi même pour une illuminée, une guide un peu perchée. Les textes de sainte thérèse sont à étudier en théologie, pas à jeter en pature dans une visite d’une heure. Pourtant, je pense le faire quand même.
Sur ce, la mère prieure arrive, avec le voile, la robe, le cordon, elle semble vraiment venir du 17ème siècle. Ce qui m’intrigue le plus, c’est le trousseau de clés à sa ceinture, des clés anciennes, dont elle est la gardienne, c’est elle qui détient le sésame pour entrer et sortir. C’est elle qui parle, au nom de la communauté. Son oeil brille à la vue du texte. Monsieur A s’inquiète « Marie-Emilie est intéressée par ce texte, mais ma soeur, vous êtes la spécialiste ». La soeur me regarde et dit « oui, j’adore ce texte, vous savez très peu de gens se rapprochent de l’extase, de la 7ème demeure, même si Marie-Jeanne,notre doyenne, y est presque ; je le vois sur son visage, elle est transformée ». Voilà de quoi nourrir ma fascination. Est ce que cette Marie-Jeanne, dont le nom surgit au dehors, va bientôt mourir ? Est ce qu’elle a atteint la félicité ultime, le nirvana, la libération ? Qu’on y pense ou pas, il y a dans l’inconscient collectif, cet apprentissage d’un monde meilleur, après la mort. D’une élévation de l’âme possible, qui justifierait qu’ici bas, dans le monde terrestre, il y ait tant d’épreuves et de souffrances.Non, décidément, je ne suis pas prête à me plonger dans cette pensée de sacrifices...
Je remercie la mère prieure, monsieur A me raccompagne au portail. Il s’agira de jouer, sur le fil religieux, entre la posture rationnelle (« d’après la légende... ») et l’affect secret, disséminé derrière les vieilles pierres.
La magie est bien sur terre, et s’élever, ça peut aussi passer par le bas ; s’enfoncer dans le sol et se rouler dans l’humus. Être un peu ésotérique, dans l’obscurité, pour conspirer d’autres manières d’être vivant.
Août et la poursuite de mon désir de magie politique, celle qui « ne sait pas » mais se place toujours dans la pratique, celle qui joue ouvertement avec les mécanismes d’opposition « tu crois ou tu sais », « c’est vrai ou c’est faux ».
Août et sa lessiveuse spirituelle : pourquoi je suis ? Pourquoi je vais ? Comment j’existe ? C’est inévitablement les questions qui me brûlent dans l’interminable chaleur de l’été. Tout continue, on cavale à toute vitesse vers notre dénouement, mais toujours en août, un petit moment, mi- soulagement mi-angoisse, pour se demander : qu’est ce qui se passe, vraiment ?
C’est dans ce passage étrange que surgissent, non pas des réponses, non pas des objectifs ou des projets, mais une myriade de signes qui tracent des chemins incertains.
Si je comprends une chose, c’est que j’écris ces fragments comme une chercheuse folle qui passerait au tamis ses propres larmes afin de trouver quelques cristaux. Larmes cristallisées, elles concentrent les moments de colère intérieure, de peur existentielle, de joie indicible, de désespoir d’où nait, infime et brillant, l’espoir. En d’autres termes, j’écris ces fragments pour voir à quoi ça ressemble dans ma tête. Je les poste sur la plateforme comme on les placerait dans une armoire à bibelots, parce qu’il faut bien les mettre quelque part, et pour m’appliquer un peu, parce que quelqu’un pourrait le lire, il faut que ce soit propre. Rangé. Sujet, verbe, complément.
Pour le reste, je ne comprends pas grand chose, et c’est justement là qu’arrive cette histoire de magie, qui m’obsède depuis un moment. Romain Noel m’a entraîné dans la grande conspiration affective, qui se lit de façon non linéaire, passant de la page 87 à la page 3, à la page 102, en pensées immenses et en boucles d’intrigues secrètes. J’ai voyagé dedans, j’ai reposé le livre sans savoir si j’avais tout lu, mais en ayant eu l’impression d’avoir lu ce qu’il me fallait.
Pendant que le monde brûlait (et brûle toujours), la vie a continué de couler jusqu’à la rentrée de septembre, comme si de rien n’était. Ou presque.
Une vie qui sentait le cramé.
Cette année les quelques pommes du jeune pommier étaient tellement déshydratées que la compote ressemblait à du sable. Immmonde
A Paris, alors que les températures étaient enfin plus clémentes, j’ai trouvé qu’il y avait une odeur dans les rues, une odeur de rance. Les murs suintaient encore leur crasse, béton-plastique-ordures fondues, –gazoil-sanytol et vieux tapis de gym. Tout Paris sentait la mort imminente.
Je suis allée me baigner dans la Méditerrannée, eau à 29° : j’étais poisseuse, à peine rafraîchie.
Un trajet d’autoroute vers la gare d’Aix en provence, dans une voiture sans clim, s’est transformé en puissant hammam, option enveloppement de particules fines.
Par la fenêtre du TGV (stores baissés pour garder la clim), traversée de la France : que du jauni, du plat, du roussi partout.
Dans la forêt de Montmorency, plus de tourbières, plus de ruisseau, des fougères mortes, des arbres épuisés, chataignes lyophilisées dans les bogues.
Mais les melons, les raisins et les figues n’ont jamais été aussi sucrés.
Pendant que le monde brûlait (et brûle toujours), j’ai récolté des signes, que j’ai inscrit dans mes carnets de signes, sans savoir pourquoi, puis en essayant de savoir pourquoi : des signes intimes et des grands signes du ciel. J’ai essayé d’écouter, mais je me suis souvent auto-capturée, pour espérer, ou pour désespérer. Ce n’est pas facile d’écouter sans entendre sa rengaine intérieure.
Pour être capable de comprendre l’incompréhensible, il faut savoir se mettre à l’écoute. L’écoute est un art, elle permet de se laisser envahir par le monde et de choisir d’être transformée parce qu’on aurait pu se contenter d’ignorer. (Romain Noël)
Pendant l’éclipse, j’ai attendu que quelque chose arrive. Derrière la lune vaillante, le soleil hurlait, rageur. J’écoutais. Dans le champ de blé moissonné j’ai voulu que quelque chose arrive. Cette chose est arrivée, mais je la cherche encore. Un message ou un trésor invisible. C’est une chouette hulotte qui me l’a indiqué, son hululement soudain, unique et clair dans la fausse pénombre lunaire. Un seul cri furtif.
Dans mon rêve, quelqu’un a frappé à la porte de la maison. Trois coups secs, toctoctoc. Je me suis réveillée, et je suis descendue encore endormie, persuadée que quelqu’un attendait en bas. Le jour se levait, lumière laiteuse de l’aube. Il n’y avait évidemment personne. Toute la journée, je suis restée persuadée que quelqu’un avait vraiment frappé, le son était si présent. Je me suis racontée que c’était une visite de ma mère, un petit coucou pour me dire que tout irait bien. Pour forcer mon histoire, je lui ai demandé de me faire un autre signe dans la journée, n’importe lequel, qui me confirmerait que c’était bien elle cette nuit là. Le signe est arrivé quelques heures plus tard, dans un email. Un cousin qui passait par là, s’était rendu sur sa tombe au hasard des chemins de vacances, là bas, dans les Écrins, et m’envoyait ses pensées chaleureuses. Une phrase rapide, comme s’il avait écrit vite, mu par l’instinct. J’y ai cru très fort ce jour là, et mon histoire m’a fait du bien.
Depuis le retour à mon bureau, l’ordinateur fait de curieuses choses. Je sais qu’en informatique je n’y pige rien, mais j’ai vu avec stupeur (et fureur) des documents se volatiliser à l’écran, que je n’ai jamais réussi à retrouver. Des dossiers entiers disparaitre. Des images que j’avais jetées revenir, des mots subliminaux me sauter au visage, des coupures, des bugs par dizaines. L’ordi est neuf, même Olivier qui sait lui parler d’ordinaire, n’a rien compris. Je me suis dit que quelque chose était à l’œuvre, une histoire d’apocalypse numérique, la fin de l’internet. J’ai commencé à me dire que je devrais plutôt rester dehors pour ne pas m’effondrer avec les pixels.
En août, notre chatte Thelma a traversé le pont du Sausseron pour la première fois. La chute d’eau dans la rue d’en face la terrifie. Quand elle nous suit parfois le soir, elle reste loin, ne passe jamais le pont. Ce soir là, on s’est regardé dans les yeux, je me suis allongée par terre et j’ai tendu les mains. Elle a avancé, ventre à terre, toujours gracieuse malgré sa peur, petite équilibriste, en jetant des regards vers l’eau tumultueuse. Elle est passée. Ce soir là, Thelma a ouvert une porte quelque part. J’étais si heureuse. Sa traversée m’a donné une sorte d’espoir métaphysique, de joie philosophique. Si le chat noir passe le pont, un changement se profile...Je ne sais pas ce qu’elle retient de cet instant, et si elle s’en souvient, si ce présage lui sied. Mais dans ce passage, notre lien s’est renforcé. C’est tout ce qui compte.
Alors que faire de tout ça ?
Regarder, raconter, sourire. Laisser faire, laisser dire.
Les signes me forcent à ralentir.
Et pendant que le monde brûlait (et brûle toujours), j’ai repris quelques séances de thérapie. Comme dans un film, le grand salon, un canapé en cuir, une villa perchée, un homme à la voix douce, de l’hypnose, de l’écoute, et encore des histoires à raconter. J’y suis allée avec l’envie d’en découdre, de dire adieu pour de bon à cette fille qui a peur de tout et qui s’épuise pour un rien. Je crois que je n’ai rien décousu du tout, à peine un fil qui s’effiloche. Ma tendance a désirer des miracles...j’apprends tout de même, un peu plus à chaque fois , à ne pas me juger, à marcher sur le fil incertain des émotions trop vives. Je crois aussi qu’il faut se rendre à l’évidence, il n’est plus seulement question de « mon problème d’anxiété », d’un souci à réguler, avec moi et pour moi. Dans le cabinet du psy, je suis seule, on me parle de moi et je parle de moi. En réalité, quand je pleure, je pleure avec la pluie. Et quand je parle de ma colère, de ma tristesse pour ce monde en flammes, on me répond souvent d’aller calmer la peur, d’aller nourrir l’action transformatrice, mais toujours intérieure. « la forêt peut apaiser votre angoisse », « la nature ça fait du bien ». « mettez les mains dans la terre ». Et si c’était la terre qui plongeait en moi ? Et si on pouvait reconnaitre notre tristesse comme le deuil sans fin du monde, si on pouvait ne plus se réguler mais rester à vif parce que le monde brûle et que nous brûlons avec lui ? Et si la perte était aussi un cri d’amour que nous pouvons raconter et chanter ?
La thérapie, thérapsy, devrait se double d’une théraprise, prise avec le monde, pour se tenir ensemble, collectivement avec les vivants.
Me revient cette histoire, racontée dans un essai, je ne sais plus lequel, de ces femmes condamnées à la guillotine qui contrairement aux hommes, ne restaient pas stoïques et dignes mais se débattaient, pleuraient, hurlaient. Ces femmes aux affects surdimensionnés qui faisaient grimacer de dégoût les bourreaux, ces derniers refusant alors de les décapiter.
Ne nous habituons pas. Crions !
Faisons la grande lessive affective !
Romain Noël m’a aussi appris ce palindrome latin, comme un code secret, que je vous glisse ici, si vous ne le connaissiez pas (il sert de talisman, prenez en soin)
In girum imus nocte et consumimur igni
nous tournons en rond dans la nuit et sommes consumés par le feu.
Magie du palindrome, une autre porte s’ouvre, l’air s’engouffre, dans tous les sens !
Alors, Août. Le divin d’en bas, l’affect d’en haut, l’humaine prête à quitter l’humanité, pour redevenir animale, mêlée de monde. Humusée. Tout en cris et en larmes.
Dans les devenirs-passagères, la dernière partie de l’Oeuvre qui s’écrit lentement depuis 4 ans, il est question de ça. D’une libération, non pas pour la Terre tant promise et rêvée, mais pour le monde enchevêtré.
Il s’agit de libérer l’humaine de son anthropo-cage...
Trop ambitieux, assurément.
J’écris quand même. Il s’agit toujours de tentatives.
Affaire à suivre.
Bonne rentrée dans la 9e porte de l’enfer,
Apprenons à danser l’apocalyp’swing,
À écouter le message des chouettes hulottes.
Références :
-Romain Noel, la grande conspiration affective, un thriller théorique, édition du Seuil.
-À propos du palindrome, wikipédia dit :In girum imus nocte et consumimur igni
est un hexamètre dactylique latin, attribué, par certains, à Virgile, par d'autres à un auteur postérieur à cause de sa forme palindrome. Il évoque les papillons de nuit qui tournent autour de la chandelle avant de s'y brûler.
https://fr.wikipedia.org/wiki/In_girum_imus_nocte_ecce_et_consumimur_igni
